L'INVITE > Pr Jean-François Toussaint

 Professeur de physiologie et directeur de l'IRMES

Il faut inventer une médecine de l’espèce

[9/04/2009]  |

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invite090410-drtoussaint2La plupart des records des athlètes d’aujourd’hui sont liés à la technologie et la pharmacologie. L’homme a atteint ses limites physiques, constate le directeur de l’IRMES (1), mais dispose-t-il des réserves d’adaptation pour répondre aux  évolutions de l’environnement ?

(1) Institut de recherche biomédicale et d’épidémiologie du sport


L’intégralité de l’entretien

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La fin des records

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Les limites des sportifs

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L’évolution de l’homme à l’environnement

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Les points-clés de l’entretien

- Les deux tiers des records du monde  battus toutes disciplines confondues portent sur un  seul déterminant : la combinaison
- Les records féminins ont été atteints quelques années avant les records masculins
- En cinquante ans, l’intensité de la charge de l’entraînement a été multipliée par dix
- Un grand nombre de sportifs travaille dans l’ombre sur l’augmentation des masses musculaires
- En deux siècles, nous sommes passés de huit heures d’activité physique par jour à un heure


Les réponses à vos questions :

Tous les jours, des affaires sortent sur le dopage dans le sport de compétition. Sommes-nous au début d’un processus qui touche toutes les disciplines ou au contraire dans la phase descendante ?
On constate un raidissement de plus en plus perceptible devant les difficultés croissantes à atteindre les limites de la physiologie humaine. Cette attitude implique pour certains de tout tenter pour les dépasser. Cette tendance sera d’autant plus difficile à détecter que la crise économique, selon sa durée et son intensité, restreindra les budgets de la lutte mondiale anti-dopage.

Quel sera le profil d’un coureur de 100 mètres dans vingt ans ?
Question difficile, à laquelle on ne peut répondre que par un salto avant : si l’on s’en tient aux perspectives de récession, cet athlète, grand et puissant (indice de masse corporelle à 25 kg/m2), courra… sur 90 mètres.

Réchauffement, pollution, aujourd’hui, on entend tout et son contraire. Quelles sont les certitudes sur lesquels un médecin de terrain pourrait s’appuyer pour modifier sa pratique ?
Je crois surtout que l’on entend bien tout (l’information scientifique est claire et convergente, et parfaitement relayée par l’ensemble des médias) mais qu’il nous est difficile d’y croire compte tenu de l’importance des conséquences envisagées; à ce niveau, nos limites sont plutôt d’ordre psychologiques. Concernant les impacts sur la santé humaine, les références actuelles font état de changements majeurs dans au moins trois domaines sur lesquels les publications internationales s’accordent : l’alimentation (par le biais de l’optimum atteint des rendements à l’hectare, l’érosion des sols et la lutte pour les terres arables), la raréfaction de la disponibilité de l’eau (potable ou liées au besoin de l’agriculture) et le recul de la biodiversité (marine et terrestre). Les conséquences de cette dernière sont encore peu discernables mais touchent de très nombreux équilibres, le premier concernant par exemple les quotas de pêche et la part du poisson dans notre alimentation.
Quant au réchauffement lui-même, plus personne ne le nie. Le mois d’octobre a été le plus chaud jamais enregistré pour ses moyennes terrestres. Les simulations du climat sont maintenant de plus en plus précises et font envisager des scénarios que la réalité avait, jusqu’à présent, toujours dépassés. Deux exemples : la passage arctique du nord ouest s’est libéré pour la première fois en septembre 2008 et la dislocation de la banquise antarctique de Wilkins libère en ce moment comme chaque année des milliers de km2 et près de 3000 milliards de tonnes de glace en raison d’une élévation thermique locale de 2,5°C sur les 50 dernières années. Avec des variations aussi rapides, on constate que l’on sort des limites mesurées depuis 800 000 ans. Et la récurrence très proche des tempêtes de décembre 1999 et janvier 2009 avec leurs conséquences majeures sur la forêt française ne sont pas à délaisser dans cet inventaire.
La seule incertitude réside dans notre pouvoir d’action et dans le cadre international où seront prises, ou non, les décisions. Il conviendra aussi de suivre l’éventuel impact de la récession économique sur ces paramètres. Le dilemme serait grand de constater en effet que, contre toute volonté, les chiffres constatant le ralentissement de l’appareil industriel soient suivis d’une diminution de l’empreinte écologique humaine… Les orientations seraient alors extrêmement complexes à mettre en œuvre entre le « court-termisme » des uns et les propositions des autres visant à la préservation d’un environnement compatible avec une certaine qualité de vie.

Comment orienter les études médicales pour s’adapter aux défis de l’environnement ?
Il faut sans doute d’abord repenser notre médecine en faveur d’une discipline plus intégrée ciblant l’étude et la compréhension des rapports entre l’homme et son biotope. Et, face à une médecine très largement technicisée, qui ne doit pas abandonner les bénéfices obtenus, notamment sur la douleur, proposer le contrepoint d’une médecine évolutionniste qui resitue plutôt la maladie dans un déplacement d’équilibres.
Dans l’espace ouvert à ces développements et pour reprendre les mots de Georges Canguilhem (« La forme et les fonctions du corps humain ne sont pas seulement l’expression des conditions faites à la vie par le milieu, mais l’expression des modes de vivre dans le milieu ») ou de Claude Bernard précisant les liens entre physiologie et pathologie (qui « se confondent et sont au fond une seule et même chose » selon les fluctuations du milieu), il serait sans doute bon de réinverser le sens de nos questionnements sur les pathologies et leurs modifications d’équilibre “écophysiologiques”.
Et de même que « la médecine et la clinique sont nées de la souffrance de l’homme qui interpelle d’autres hommes. », on peut transposer et étendre la proposition de Canguilhem en ce sens : les sciences environnementales sont nées de la souffrance du vivant qui interpelle l’homme. Nier cette dimension semble dangereux notamment lorsqu’il est question de définir ce qui est normal de ce qui est pathologique. Il faut sans doute à l’homme, s’agissant d’un autre que lui, non pas l’ombre portée mais l’avant-goût des problèmes à venir.




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Vos commentaires :

  1. Bonjour et merci pour votre article. Je vous cite tout d’abord “les sciences environnementales sont nées de la souffrance du vivant qui interpelle l’homme”. Concernant l’actualité je m’interroge sur la pandémie grippale liée au virus A/H1N1 qui est un variant recombinant des séquences virales d’origine porcine, aviaire et humaine. Dans un article sur les xénogreffes et les animaux transgéniques publié dans Noé, le magasine de One Voice, en février 2007 et intitulé quand la science dérape, l’auteur signalait déjà à l’époque, à côté de la question éthique liée à la souffrance animale et à son instrumentalisation au seul profit de l’être humain, un risque sanitaire de pandémie. Le choix du porc dont la taille est compatible avec l’humain comme source d’organes présenterait un grand inconvéniant. Selon cet article, le problème majeur de ces manipulations génétiques serait le risque de franchissement de la barrière transpécifique par des virus porcins difficilement détectables chez ces animaux généralement porteurs sains. Une fois humanisé, le virus qui peut être virulent chez l’homme présenterait un danger potentiel. Que pensez-vous de ces chimères que sont les animaux transgéniques qui transgressent la barrière des espèces ? La question des OGM dans l’industrie agroalimentaire et pour les biocarburants est aussi de ce type. Merci de votre avis

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