L'INVITE > Dr Christiane de Beaurepaire

 Psychiatre, ancien médecin-chef de la prison de Fresnes

Notre médecine est proche de l’humanitaire

[6/02/2009]  |

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invite_debeaurepaire_090209C’est dans l’univers de « l’invisible » que nous conduit le livre du Dr Christiane de Beaurepaire, « Non-lieu », aux éditions Fayard. L’ancien médecin-chef de la prison de Fresnes raconte comment la maladie mentale s’est installée en prison et dénonce le parcours d’obstacles dont sont victimes les détenus pour accéder aux soins.


L’intégralité de l’entretien (Durée : 40 mn)

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De l’exclusion à l’élimination (Durée : 17 mn)

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Un parcours d’obstacles pour soigner (Durée : 13 mn)

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Le profil des médecins en prison (Durée : 10 mn)

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Les points-clés de l’entretien


- Si Victor Hugo était de retour, il serait dépaysé par le monde du dehors mais pas par le monde du dedans
- La prison accueille des gens qui devraient relever du non-lieu
- L’autorité de santé s’est compromise dans l’affaire des centres de rétention de sûreté
- Je ne suis pas sûre que dans les autres pays de l’Europe il y ait de tels vases communicants entre l’hôpital psychiatrique et la prison

Les réponses à vos questions


L’une des propositions du rapport Albrand, c’est de former les gardiens aux sciences humaines ? Est-ce que ce n’est pas une façon de masquer le manque de professionnels de santé en prison ?C’est en effet un trucage de type « emplâtre ». S’il est bon en soi que les surveillants reçoivent au cours de leur formation un module « sciences humaines » et « psychopathologie », afin de les ouvrir au fait que les prisonniers sont bien des « personnes » et non des « monstres », ce supplément de formation ne les transformera ni en philosophes, ni en personnel soignant, ce qui n’est pas leur mission.

Mais si l’on devait insister et « valoriser », comme on le dit, cette nouvelle compétence, celle-ci leur permettrait alors de se substituer en effet au personnel soignant, déficitaire non seulement en prison, mais aussi hors les murs, cette carence étant largement responsable de l’orientation en prison des malades mentaux.
A noter que l’administration pénitentiaire n’a pas hésité à dépenser beaucoup d’argent pour former récemment le corps des agents d’insertion probation (SPIP), dans le but de « prendre en charge » des auteurs de violences sexuelles sous main de justice, déchargeant ainsi le ministère de la santé de sa mission spécifique.

En 1994, la loi qui avait transféré la responsabilité des soins aux prisonniers de l’administration pénitentiaire à la santé avait grandement amélioré la situation. Aujourd’hui, selon vous, que faudrait-il faire pour faire un nouveau bond en avant ?
La situation sanitaire des prisonniers s’est en effet largement améliorée depuis ce transfert de responsabilité et de moyens. Il reste que les hospitalisations, les consultations et les examens spécialisés demeurent difficiles à obtenir, hors les situations d’urgence vitale. Dans les cas d’urgence vitale, seuls les très grands établissements pénitentiaires disposent d’une équipe médicale présente nuit et jour tous les jours de la semaine. Ailleurs, il faut faire appel aux dispositifs classiques, SMUR, pompiers etc., avec les aléas de la régulation, le signalement étant alors le fait du personnel pénitentiaire de surveillance.
Dans les autres cas, l’hospitalisation, les consultations et examens spécialisés connaissent des délais importants, dus à la fois aux difficultés proprement pénitentiaires, accompagnement, escortes, véhicules, et à la disponibilité des services hospitaliers, surchargés, les prisonniers n’étant en général pas les premiers sur la liste d’attente.
Pour la psychiatrie, les carences sont encore plus flagrantes, mais on peut légitimement se demander si la prison doit officiellement remplacer l’hôpital psychiatrique.

Beaucoup de mes confrères disent ne pas vouloir connaître l’histoire de leurs patients, celle qui les a conduit en prison. Etes-vous de cet avis ?
En effet, et c’est une remarque que je fais dès le premier chapitre de mon ouvrage. Parce qu’elle m’avait interpellée très tôt. Rien n’oblige en effet un médecin à « savoir » quelle est la nature de l’infraction commise par son patient. Il n’est pas forcément nécessaire, pour un somaticien, de la connaître, pour soigner telle ou telle affection. Encore qu’il peut être utile de savoir quelles sont les caractéristiques addictives, sexuelles, et autres, pour orienter diagnostic et traitement.
En revanche, il me semble impossible qu’un psychiatre l’ignore, car cette infraction appartient en propre à l’histoire de vie de son patient, et elle a des liens parfois très étroits, directs ou indirects, avec son organisation de personnalité, ou un trouble, ou une maladie psychiatrique. C’est alors soit un symptôme, soit un corrélat de cette organisation psychique.
Mais il me semble qu’un médecin étant avant tout un médecin, du corps ou de l’âme, il est a priori le médecin d’une personne dans son intégralité, et non celui d’une maladie. A ce titre, avoir connaissance de la nature de l’infraction constitue une donnée supplémentaire qui peut aider à mieux « comprendre » ce patient, donc mieux l’aider. Ce qui n’est pas pour un médecin, le « juger ».

A votre avis, quelle est la raison profonde pour laquelle on retrouve tant de malades mentaux en prison : la prison rend fou ou pour des raisons économiques ?
Il y a toujours eu des malades mentaux en prison. C’est même la raison pour laquelle on a créé il y a 200 ans des asiles psychiatriques, bien avant d’avoir constitué une clinique psychiatrique et trouvé des traitements efficaces. Mais les médecins « aliénistes » de l’époque savaient distinguer, au sein des prisons, les « malades » des autres, créant ainsi l’ébauche de la psychiatrie et introduisant dans le code pénal l’article 64 traitant de « l’irresponsabilité pénale » de ces malades.
Dès lors, les choses ont été assez claires, les malades auteurs d’infractions, sont allés dans les asiles, sous la responsabilité de la Santé, les autres demeurant punissables, sous la responsabilité de la Justice.
Toutefois, avec le temps, on a constaté que l’enfermement et la rigueur du système carcéral altéraient la santé mentale des prisonniers, a priori indemnes de pathologie psychiatrique On a même décrit des « psychoses carcérales ». Et après la dernière guerre, on a créé les premières consultations psychiatriques dans les grandes maisons d’arrêt pour aider les prisonniers les plus vulnérabilisés par l’enfermement à supporter leur incarcération. Ce qui se concevait parfaitement.
Mais cette fois, non seulement avec le temps mais aussi avec la modification du code pénal en 1994, qui introduit la possibilité d’une « responsabilité » partielle chez des malades mentaux avérés, et surtout avec la démission des tutelles Santé, contribuant au démantèlement du dispositif public de soins psychiatriques, trop coûteux, on a évidemment profité de la présence de quelques personnels de soins psychiatriques dans les prisons pour y envoyer tous les malades, qui, faute de soins, en « rupture de soins » selon l’expression consacrée, c’est à dire abandonnés à eux-mêmes, commettent un jour ou l’autre une infraction, parfois dramatique, le plus souvent banale, issue attendue de cet abandon thérapeutique dont ils sont l’objet.
Oui, on peut dire que, compte tenu de tous les facteurs précités, l’état réalise une substantielle économie en envoyant en prison des malades oubliés par la médecine, sachant que le prix de journée y est de 80 euros contre 800 à l’hôpital psychiatrique. Et que ce flux de malades vers la prison en a modifié la physionomie, le comportement des gardiens, et qu’il n’est pas près de se tarir, compte tenu de la politique annoncée de santé publique.

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