L'INVITE > Patrick Zylberman

 Historien de la médecine

L’épidémie, c’est l’homme autant que le microbe

[30/04/2009]  |

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Patrick Zylberman, l’un des commissaires scientifiques de l’exposition Epidemik (Cité des sciences,  jusqu’au 16 août 2009)rappelle que si les épidémies frappent à nos portes, leur impact humain et économique devrait être plutôt limité. Mais pour cet historien de la médecine, nos comportements sont aussi néfastes que les microbes eux-mêmes. (Rediffusion de l’émission du 31-10-08)

L’intégralité de l’entretien (Durée: 42 mn)

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La fin de l’optimisme (Durée: 12 mn)

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L’impact sur les sociétés (Durée: 15 mn)

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Crise sanitaire et réflexe sécuritaire (Durée: 15 mn)

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Les réponses

Vous avez expliqué que l’OMS avait pris une initiative face à l’épidémie de SRAS. Est-ce qu’aujourd’hui la place de cet organisme est bien reconnu par les Etats ? Sa position n’est-elle pas fragilisée par les initiatives privées, telle que celle de la Fondation Bill Gates ?
L’OMS a connu une espèce de traversée du désert dans les années 1980. L’hostilité de certains pays (Etats-Unis, Royaume-Uni) à l’endroit d’une organisation à leurs yeux dépensière et politisée, une direction défaillante, des choix contestables comme le quasi-démantèlement du Bureau de la tuberculose avaient terni le prestige de l’institution. La Banque mondiale et les grandes fondations privées avaient alors repris le flambeau.
Depuis 1995, l’OMS a remis en chantier tout son dispositif de surveillance et d’alerte : création d’une nouvelle Division des maladies transmissibles (1996), du Global Outbreak Alert and Response Network (2001) chargé de signaler à Genève « tous les événements susceptibles de donner lieu à des urgences sanitaires de portée internationale » et non plus seulement les occurrences des trois pathologies quarantenaires traditionnelles : peste, fièvre jaune et choléra, en alerte 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, nouveau Règlement sanitaire international (adopté en 2005) qui dépossède les gouvernements de leur droit de veto sur le renseignement épidémiologique. Pourquoi 1995-6 ? Mais parce que le sida, le retour de la tuberculose (résistante aux antibiotiques de première ligne) en 1985-91 à New York, la peste en Inde (1994), Ébola au Zaïre (1996) et d’autres réémergences ont signifié un brutal rappel à l’ordre : on n’en avait nullement terminé avec le risque épidémique.
Bien sûr, tout n’est pas réglé. L’OMS ne saurait contraindre les États à observer la loi internationale (l’obligation d’informer Genève sur tous les cas de maladies transmissibles). Les réformes mentionnées ci-dessus marquent néanmoins, comme l’écrit Lion Murard dans Des épidémies et des hommes (La Martinière, 2008), pour l’Organisation « une sorte de seconde naissance », le début d’une époque nouvelle qu’inaugurera brillamment sa stratégie audacieuse au moment de l’épidémie de SRAS : alerte globale lancée le 12 mars 2003 sur les voyages et les déplacements à destination des pays d’Asie et du Canada sans accord préalable avec les gouvernements, confrontation ouverte avec Pékin sur les statistiques et la marche de l’épidémie.

Historiquement d’où vient la “mise en quarantaine” ?
L’Italie du nord dès le XIVe siècle, la France dès le XVe ont mis en vigueur des règlements quarantenaires en Méditerranée. Raguse (Dubrovnik) introduit en 1377 une forme de quarantaine : les navires en provenance de zones contaminées resteront isolés pendant un mois au mouillage près d’une des deux îles au large de la ville. C’est bien plus qu’il n’en faut aux symptômes de la peste pour se déclarer. Milan, 1398-1400 : des obstacles naturels servent de cordons sanitaires, comme le fleuve Adda dont le franchissement est interdit en direction de Milan quand la peste est à Soncino ; des routes et des camps de transits sont réservés aux pèlerins de passage se dirigeant vers Rome ; les malades sont examinés par des docteurs et les contagieux envoyés dans des hôpitaux d’isolement.
Pour faire face à la peste venue d’Orient, Venise crée en 1348 un bureau de santé temporaire. Ce n’est qu’en 1423 que la Sérénissime imitera les autres États italiens en matière de quarantaine. Cette année-là, la République ouvre sur une île près du Lido le premier lazaret permanent de l’histoire, le Lazzaretto Vecchio. En 1423 également est créé une magistrature spéciale chargée de la quarantaine, les Provveditori alla Sanità. (Le duché de Milan établit une institution similaire sur une base permanente vers le milieu du XVe siècle.) Leurs décisions entérinées par le Sénat, organe suprême de la République, ces magistrats ont voix en matière criminelle. Ils survivront à la chute de la République en 1797.
En France, dès le XVe siècle, des bureaux de santé placés sous l’autorité d’un « capitaine de la peste » sont organisés d’abord par les villes, puis par les provinces, enfin directement par l’État (au XVIIe siècle). Les voyageurs arrivant d’une ville ou d’une région contaminées doivent s’y présentés munis d’un « billet de santé ». En bateau, la « patente » est « nette » (le port d’origine n’étant pas contaminé) ou « brute » (contamination à la source du voyage). Dans ce dernier cas, les passagers et l’équipage sont priés de prendre la quarantaine.

Vous expliquez que l’Homme est le principal responsable de la réémergence des épidémies. Moyens de transports, concentration urbaine, déforestations, est-ce que les manipulations sur les organismes vivants OGM, ou les nanotechnologies, pourraient-elles  aussi être un facteur de risque ?
La découverte des possibilités de recombinaison de l’ADN a d’emblée suscité l’inquiétude de certains chercheurs. Des virus recombinants, craignait-on, s’ils s’échappaient dans l’environnement, représenteraient une menace pour la santé publique. Réunissant en février 1975 près de 140 scientifiques, la conférence d’Asilomar, en Californie, a, la première, élaboré des principes directeurs réglementant le confinement physique et biologique des recherches comportant un niveau de risque élevé. Ces principes ont ensuite servi de base aux directives élaborées en 1976 aux États-Unis dans le but d’encadrer les produits issus des biotechnologies.
Une réglementation relative à l’usage confiné et à la dissémination délibérée des organismes génétiquement modifiés (OGM) a été également élaborée par l’Union européenne à partir de 1990. Elle soumet la totalité des OGM et des aliments génétiquement modifiés (AGM) à une évaluation du risque pour la santé humaine et pour l’environnement préalablement à toute commercialisation.
Depuis lors, un grand nombre de pays ont mis en place une réglementation analogue. En dépit de nombreux points communs, l’appareil réglementaire diffère toutefois selon les pays et ces différences sont à l’origine de désaccords et d’une certaine confusion dans sa mise en oeuvre. C’est peut-être moins le risque biologique qu’il faut craindre aujourd’hui que le risque politique, l’égoïsme sacré des États, obstacle à la coopération juridique et technique entre les gouvernements cruciale pour la sécurité alimentaire qui ne peut se concevoir aujourd’hui qu’à l’échelle globale.
Sur les problèmes soulevés par les nanotechnologies relativement à la santé, on peut se reporter au dossier thématique multimédia Sagascience «Nanotechnologies et santé» mise en ligne par le CNRS fin janvier 2007.

Au cours de l’Histoire, quels ont été les pays moteurs dans le développement de réseaux de surveillance des épidémies, forcément des pays “dominants”, “colonisateurs” ?
En 1881, le consul général de Belgique expliquait à la conférence internationale sanitaire de Washington que l’hygiène internationale n’était rien d’autre que la lutte des « divers gouvernements de l’Europe pour s’oppo¬ser à la marche envahissante du cho¬léra ». Rien de plus vrai. Dissertant en 1943 sur « la dé¬fense sani¬taire de l’Occident », André Siegfried écrit : « La Méditerranée, porte de l’Orient, porte du désert, porte des océans, est une sorte de marche, plus ex¬posée à la contamina¬tion que l’Europe. Elle est la première me¬nacée, la pre¬mière atteinte, la première qui doive, en consé¬quence, être défen¬due ». Bien sûr, chaque empire place la barrière là où il l’entend : la France en Méditerranée, l’Angleterre sur la Baltique, l’Autriche dans les Balkans, la Russie sur la Caspienne. Mais le principe est toujours le même : se protéger des pestes d’Orient.
La surveillance épidémiologique change toutefois de nature avec la création de l’Organisation d’hygiène de la Société des Nations en 1923. La Société est dominée par la France et par la Grande-Bretagne, mais sa Section d’hygiène se veut responsable du monde. Des bureaux postés à Singapour, à Dakar, aux Amériques sont reliés par radio à Genève : à la fin des années 1920, le « renseignement épidémiologique » (la surveillance des cas de maladies infectieuses) couvre environ 70% de la surface du globe.
La création de l’OMS en avril 1948 marque un degré supérieur dans le déclin de la domination de l’Europe sur l’organisation sanitaire de la planète. Les structures de la santé publique internationales s’adaptent progressivement au mouvement de la décolonisation. Les populations n’en recueillent pas toujours les fruits : nombre d’États africains, par exemple, ont pratiqué pendant longtemps la politique du déni au sujet de la propagation dans leurs populations de l’infection par le virus du sida. Certains, comme le Zimbabwe, continuent aujourd’hui à le faire. Veut-on un autre exemple ? Colonie britannique, Ceylan avait réduit l’incidence du paludisme, d’un million de cas en 1955 à seulement 18 en 1963. Après l’indépendance, le Sri Lanka, s’empressant d’interrompre les programmes, se retrouvera en 1969 avec plus de 535 000 atteintes, réduites à grand peine à un peu plus de 1 600 en 2005.



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