L'INFO DE LA SEMAINE > Sécurité du médicament
L’affaire des héparines chinoises oblige à renforcer les contrôles
[26/09/2008] |
Après le scandale du lait frelaté, les regards se portent sur les
médicaments fabriqués en Chine. Le pays est le premier exportateur
mondial de matière première pharmaceutique. Si les contrôles sont plus
poussés que dans d’autres secteurs, l’affaire des héparines met en
évidence des failles.
Quinze inspecteurs de la Food and Drug Administration (FDA), l’agence
américaine, font leurs valises. Ces incorruptibles sont mutés à
Shangaï, Pékin et Guangzou. Leur mission : la protection rapprochée des
aliments et des médicaments fabriqués en Chine. Cette vigilance accrue
s’explique par les scandales à répétition concernant des aliments, des
jouets ou encore du dentifrice dangereux pour la santé. La dernière
affaire en date n’est autre que celle du lait frelaté fabriqué en
Chine. Ce lait contaminé à la mélamine a déjà fait trois morts et pas
moins de 6444 bébés souffriraient de calculs rénaux. Concernant les
médicaments, l’affaire des héparines contaminées par une matière
première venue de Chine est emblématique. Aux Etats-Unis, la FDA a
recensé 81 décès depuis janvier 2008 et des effets indésirables ont été
enregistré en Allemagne. Depuis fin août, l’approvisionnement en
héparines est redevenu normal mais cette affaire « illustre la
difficulté d’aller contrôler la matière première des médicaments qui
sont fabriqués dans des pays comme la Chine et l’Inde, déclarait, à
notre micro le 13 juin, le Pr Philippe Lechat, directeur de
l’évaluation des médicaments à l’Afssaps. Il est complexe de contrôler
tous les intermédiaires de production ». Mais, des enseignements ont
été tirés puisque « les deux techniques mises en place pendant la crise pour repérer la substance toxique, en l’occurrence la chondroïtine persulfatée, vont devenir obligatoires », précise Nathalie Le Meur, pharmacien responsable de Sanofi-Aventis France. Par ailleurs, un forum international sur la question des inspections dans les pays émergents devrait être organisé. La fréquence de ces inspections devrait y être abordée. L’heure est donc à la vigilance dans le domaine du médicament comme
ailleurs. Et pour cause, la Chine est le leader mondial de la
fabrication et de l’exportation de composants pharmaceutiques actifs.
Résultat : le groupe de chimie Rhodia est sur le point de mettre la clé
sous la porte de la dernière usine européenne de paracétamol. La
concurrence asiatique a été trop forte.
Ce raz-de-marée asiatique doit-il nous inquiéter ? La qualité de nos médicaments est-elle remise en cause ?
Les mailles du filet de notre système de contrôle qualité des produits
de santé sont plus serrées que celles des aliments ou des jouets. «
Nous disposons de trois niveaux de contrôle, explique Marc Stoltz,
directeur de l’inspection à l’Afssaps. Premièrement, les audits
réalisés par le laboratoire pharmaceutique lui-même. Deuxièmement, les
inspections que nous menons directement dans les ateliers, les usines,
et autres sites de production, en Chine, en Inde et ailleurs. Le
troisième filet de sécurité étant la pharmacovigilance. » (regarder
vidéo). Pour le Dr Yves Juillet, conseiller au Leem, le syndicat de
l’industrie pharmaceutique, « la France a en plus un système
d’assurance qualité qui lui est propre : notre force vient de notre
monopole pharmaceutique mais aussi de la responsabilité légale qui pèse
sur chaque laboratoire. Dans chaque entreprise, il y a un pharmacien
responsable de la qualité du médicament. Cela donne une motivation… »
La jungle des sous-traitants
Certes, mais des failles existent malgré tout. Le nombre important de
sous-traitants complique déjà le jeu de pistes. Dans l’affaire des
héparines par exemple, le laboratoire Baxter se fournissait auprès de
Changzhou SPL, qui avait elle-même deux grossistes, qui
s’approvisionnaient auprès d’une douzaine d’ateliers. « Cette maîtrise
de la sous-traitance est un art coûteux », souligne Philippe
Haudebourg. Ce pharmacien, ancien ingénieur qualité dans l’industrie
pharmaceutique en sait quelque chose. Il a créé sa société de conseil,
Eurmedes, pour aider les petits laboratoires à suivre les contraintes
réglementaires. « Et je vois bien que certaines entreprises ne veulent
pas se doter d’une infrastructure suffisante pour manager les
sous-traitants. » En outre, faire du contrôle qualité en Chine ou en
Inde n’est pas chose aisée. Marc Stoltz, de l’Afssaps, reconnaît
volontiers que ces inspections relèvent parfois du « jeu du chat et de
la souris ». Alassane Ba, directeur qualité de la centrale humanitaire
médico-pharmaceutique (1), sait lui aussi que ses auditeurs doivent
ruser. « Souvent, on nous réserve un hôtel à une heure du site à
inspecter, histoire que nous perdions du temps. Les auditeurs sont
invités à déjeuner pendant des heures. En outre, les fabricants de
matières premières ont souvent plusieurs sites de fabrication. Certains
répondant aux normes et d’autres non. Il faut donc être très vigilant.
»
Autre faiblesse de notre système de contrôle qualité : le nombre
d’inspections. L’Afssaps en a réalisé 4 en Chine et 14 en Inde en 2007.
On peut légitimement se demander si c’est suffisant. D’autant que les
exportations chinoises (tous produits confondus) augmentent de 20 % par
an. Le nombre de contrôles suit-il la même courbe ? Enfin, « une
analyse chimique ne peut pas tout identifier, prévient le Dr Juillet. Il faut chercher une anomalie en particulier pour la trouver. »
Condamné à mort pour mauvais contrôle qualité
La Chine a certes commencé à faire le ménage dans son propre contrôle
qualité, consciente des dommages collatéraux causés par les scandales.
Selon l’agence de presse chinoise, une campagne nationale de lutte de
quatre mois contre les produits de mauvaise qualité aurait conduit à
fermer plus de 300 usines pharmaceutiques. Plus radical encore, le
patron de l’agence chinoise des médicaments et des aliments a été
condamné à la peine capitale puis exécuté en juillet 2007. Il aurait
reçu des pots de vin et pêché dans la surveillance de la sécurité
pharmaceutique. Reste à savoir si ces méthodes expéditives suffiront à
protéger le consommateur final. Une chose est sûre : le consommateur
occidental n’est pas le plus à plaindre. Les Chinois sont les premières
victimes de ces défaillances mais aussi les patients des pays en
développement. « Quand un médicament se destine à l’exportation vers
l’Afrique par exemple, les problèmes de qualité sont beaucoup plus
fréquents, affirme Alassane Ba. Nous avons par exemple constaté que
certains antibiotiques étaient sous-dosés. Or, cela crée des
résistances qui, elles, ne connaissent pas les frontières. »
Cécile Coumau
(1) La CHMP est une centrale d’achat à vocation humanitaire. Elle
fournit des médicaments essentiels génériques à des ONG et effectue
elle-même des audits de qualité chez les fabriquants.
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