Au nom d’une pipe

23 avril 2009

Sur le Solex, il avait l’air joyeux avec ce gamin hilare sur son porte-bagages. Le voilà maintenant ridicule. Comme ceux qui ont cassé la pipe de Jacques Tati pour la remplacer sur les affiches  par un moulin à vent jaune. Au nom de la loi Evin « qui interdit toute publicité directe ou indirecte, « Mon Oncle » fait maintenant grise mine. Il n’est pas la seule victime de l’excès de zèle de l’afficheur Métrobus et de la RATP. « Coco avant Chanel »  a été priée, elle, de jeter son mégot avant d’entrer dans les salles obscures.
L’auteur de la loi de santé publique, Claude Evin, trouve lui-même que cette application du texte est abusive et contreproductive. Les réalisateurs parlent, eux, de « révisionnisme insupportable ». Comment leur donner tort ? Sur ces images, tout le monde aura compris que la cigarette n’est pas là pour en faire la promotion mais bien parce ce qu’elle fait partie intégrante d’une personnalité. Sans cette pipe, M. Hulot change de silhouette. En fumant, Coco affirme dans le années 30 une certaine indépendance et revendique une égalité avec la gente masculine . D’ailleurs, pourquoi apparaît-elle en pyjama sur l’affiche incriminée ? Ne serait-ce pas une forme d’incitation à la débauche ?
Parce qu’elle dénature une œuvre, qu’elle remet en cause  l’affirmation d’un point de vue d’auteur, cette censure-là  n’est pas anecdotique, elle est dangereuse. Il ne s’agit plus de montrer le monde tel qu’il est  mais comme certains le conçoivent. Que le réalisateurs et les producteurs prennent garde ! Demain, lorsque les dangers du téléphone portable seront avérés, ils devront  l’utiliser avec parcimonie dans leur film et, bien sûr, le faire disparaître des affiches.

Mort sur ordonnance

16 avril 2009

A lire la liste des 25 signataires de l’appel « contre la mort de l’hôpital » publié dans le Nouvel Observateur (1), le lecteur aura l’impression de consulter une partie du bottin mondain  des hôpitaux de l’AP de Paris (AP-HP). Fleurons de la médecine française, ces spécialistes y dénoncent « la médecine mercantile » que sous-tend la loi Bachelot actuellement discutée au Parlement. Selon eux, la loi cale l’hôpital sur l’entreprise et réduit le patient au tarif de sa maladie.  C’est une conception humaniste, plus juste et solidaire que les « 25 » veulent opposer au rouleau compresseur de la rentabilité. Personne ne peut contester la légitimité de cette bataille. Elle honore ceux qui la portent et qui la défendront dans la rue le 28 avril.
Mais les arguments et les solutions avancées affadissent le message. Cible des attaques, le directeur de l’hôpital à qui la loi va conférer plus de pouvoir tant sur le projet médical que sur la nomination des responsables de pôle. Aujourd’hui, l’hôpital ressemble à un avion qui perd dangereusement de l’altitude. Comment peut-on imaginer une seule seconde lui redonner le cap sans avoir un  pilote, et un seul, aux commandes ? Comment pourrait-on demander des comptes à un directeur sur la gestion médicale de son établissement et sur l’utilisation des deniers publics si sa responsabilité est diluée ? Justement, la confusion qui règne à l’hôpital depuis des années a engendré la désorganisation  que dénoncent ces mêmes signataires. Evaluons les directeurs sur des actes. Aux médecins de veiller à ce que le juste soin soit porté aux malades.
Alors, comment faire pour éviter cette mort sur ordonnance ? Dans leur appel, les « 25 » réclament le retrait du volet hospitalier de la loi et la tenue d’états généraux de l’hôpital public. Certes, ce secteur représente plus de la moitié des dépenses et concentre nombre d’articles du projet gouvernemental. Mais en excluant la médecine de ville de leur réflexion, les signataires s’enferment un peu plus dans un hospitalo-centrisme alors que l’intérêt du patient suppose de décloisonner public et privé.
Organisons un débat national, proposent en substance les auteurs de l’appel, là où il y a urgence.  Depuis longtemps, les maux de l’hôpital sont connus, le diagnostic a été  porté maintes fois, il reste maintenant à préparer au mieux l’intervention.

(1) Du 16 avril 2009

Apte à la précarité

9 avril 2009

A l’heure où il est de bon ton de mettre la tête de patrons irresponsables sur des piquets, nos regards se détournent des coulisses, là où de grands mouvements se préparent. Observons par exemple, les négociations sur la médecine de travail. Dans un contexte de grande précarité, de fermeture de chaînes de production, de licenciements sauvages ou accompagnés et de retour du chômage, c’est ni plus ni moins le démantèlement de la médecine du travail qui est en jeu.
Sur le fond, tout le monde est d’accord, y compris les médecins eux-mêmes .« Crise majeure, système inadapté au monde d’aujourd’hui, les rapports officiels se suivent et concluent à l’urgence d’une réforme. D’autant que, dans les cinq ans, 1700 médecins du travail seront partis en retraite alors que 370 nouveaux médecins auront été formés. Face à cette pénurie, le MEDEF propose de confier une partie des visites d’embauche aux médecins libéraux et  que les visites périodiques soient espacées de quatre ans au lieu de deux aujourd’hui.
En clair, le patronat utilise la recette de soigner le mal par le mal. Il accélère le déclin d’une spécialité au lieu de la relancer et relègue le problème de la santé au travail au rang d’une formalité administrative. Curieuse réponse alors que les souffrances subies dans les milieux professionnels ne se sont jamais posées avec autant d’acuité, que la consommation de psychotropes explose, que les cabinets médicaux regorgent de patients moralement et physiquement abîmés.
Finalement, n’est-on pas en train demander au médecin de ville de remplacer sa feuille d’arrêt maladie par un certificat d’aptitude à la précarité ?

Principe de réalité

2 avril 2009

Prêter son utérus, donner son rein, ou pourquoi pas les deux, la réflexion s’accélère sur la mise à disposition pour autrui de son corps ou d’un organe. D’éminentes personnalités viennent de signer une pétition en faveur de la légalisation en France des mères porteuses. Cet engagement rejoint celui pris il y a quelques semaines par un groupe de travail parlementaire animé par Michèle André, sénatrice du Puy- de-Dôme, après de longues semaines d’enquête, notamment, à l’étranger.
Avant de se pencher sur cette question, l’Académie de médecine, elle, s’est intéressée aux transplantations. L’illustre assemblée s’est prononcée, sous certaines conditions, en faveur du recours aux donneurs vivants pour certaines greffes, le rein et le foie essentiellement.
Dans ces deux questions de société qui touchent à la santé, c’est le même « principe de réalité » qui a conduit la réflexion. Des femmes dans l’incapacité médicale de porter un embryon veulent pouvoir faire appel à d’autres pour avoir un enfant. Sur 13 000 patients en attente d’une greffe en 2007, un peu plus d’un tiers a reçu un organe. Cet écart entre l’offre et les besoins pose légitimement la question du donneur vivant.
Il y a quelques années, ces sujets fondamentaux auraient été traités, donc évacués, au nom d’une morale opposant schématiquement progressistes et conservateurs. Le législateur, une partie de la communauté médicale et politique, ont eu l’habileté et le courage d’élever le débat en  l’éclairant par une éthique affranchie des dogmes. En ce sens, ils ont donné de belles couleurs à la démocratie.
Leur travail devrait servir de leçon à ceux qui sont aux commandes des décisions sanitaires. Echaudés par de grandes affaires de santé publique, ils diluent fréquemment leurs décisions dans le « principe de précaution ». Recherche, médicaments,  vaccinations, alimentation, c’est à se demander si notre  politique sanitaire obéit au souci de l’intérêt général ou à la peur du scandale et des procès. Au risque d’inventer un troisième principe : l’immobilisme !

Archaïque

19 mars 2009

Une  main tendue à un évêque négationniste, une « gifle » à une petite fille de neuf ans contrainte d’avorter après avoir été violée par son beau-père, une « excommunication » du préservatif, Benoît XVI poursuit à grands pas sa marche intégriste. A l’occasion d’un déplacement en Afrique, le pape a déclaré qu’on ne pouvait  pas « régler le problème du sida avec la distribution du préservatif », ajoutant que leur utilisation « aggrave le problème ». Plus prudent, son prédécesseur s’était limité au rappel de la doctrine fondée sur la chasteté ou la fidélité.
Des propos difficiles à justifier au moment où la 15e édition du Sidaction va rappeler des chiffres terribles : 33 millions de séropositifs dans le monde, un mort et une contamination toutes les dix secondes. Difficile à entendre pour  l’immense majorité de malades qui, en Afrique et dans les pays pauvres, ne bénéficient d’aucun traitement. Difficile à concevoir pour ces combattants, médecins et bénévoles, qui tiennent la main de ceux qui souffrent. Difficile à imaginer  pour ces prêtres d’Afrique ou d’ailleurs qui répètent inlassablement les mêmes messages de prévention. Difficile à comprendre pour une jeune génération qui a grandi avec la mort en face. Difficile à défendre face à la communauté catholique qui choisit la réalité contre le dogme.
Mauvaise interprétation, précisons, une fois encore, le Vatican va tenter de recoller les morceaux et minimiser la portée de ces déclarations archaïques. Il n’empêche. A force de ramener l’Eglise sur des chemins sombres et d’oublier ceux de la vie, ce pape risque bien de se perdre complètement.

Le bonneteau de la santé publique

12 mars 2009

Que dirait-on d’une loi sur la sécurité routière qui, d’un côté, renforcerait la limitation de vitesse et, de l’autre, encouragerait la publicité pour des voitures alignant le 230 chrono ? C’est ce type de message incohérent que le gouvernement vient de passer dans le volet santé publique de sa loi HPST. Poussée par quelques députés VRP des terres viticoles, l’Assemblée nationale a voté  l’interdiction de la vente d’alcool et de  tabac aux mineurs et, dans le même temps, l’autorisation de la publicité pour les boissons alcoolisées sur les sites internet. En clair, avant 18 ans, boire, c’est dangereux, après, c’est « cool ».
Les mineurs rigolent et les lobbies se frottent les mains. Comment les cafetiers ou les buralistes pourront-ils faire appliquer justement la prohibition et les pouvoirs publics sanctionner autrement que de manière symbolique ? En revanche, avec internet, les alcooliers sont certains de toucher les jeunes en martelant  des messages « rafraîchissants » sur leur média de référence des ados. Une étude hollandaise vient d’ailleurs de confirmer l’influence de la publicité sur la consommation.
Ce tour de bonneteau parlementaire intervient au moment où la France, qui détient, après l’Irlande, le record de consommation, enregistre une augmentation des ivresses chez les jeunes. Dans cette cacophonie, les addictologues rappellent que les hospitalisations liées à l’alcool ont augmenté de 50 % entre  2004 et 2007 !
Mais qu’importe, les producteurs de vins et spiritueux peuvent trinquer à leur victoire et à la santé de leurs enfants. Quant au gouvernement, il ne lui reste plus qu’à préparer des spots bien sentis sur les dangers et les ravages de l’alcool. Le mieux serait de les passer sur des sites qui vantent les mérites de la vodka ou de boissons énergisantes. Le buzz sera garanti !

Les wonder women s’essoufflent

5 mars 2009

C’est une petite révolution qui risque bien de passer inaperçue ce 8 mars pour la Journée Internationale de la femme. Et pour cause, c’est sur un terrain inattendu que les inégalités entre les deux sexes tendent à s’estomper. Les militants de la cause n’y sont pour rien et même le déplorent. Pour la première fois depuis des lustres, l’espérance de vie des femmes en France a régressé d’un mois en 2008. Elles qui fièrement creusaient l’écart avec la gent masculine sont bloquées dans cet élan vers la vie éternelle. Au rythme actuel, les démographes prévoient que les courbes devraient se croiser vers 2035. A qui la faute ? Peut-être aux hommes, mais les spécialistes s’interrogent encore. A force de dire que ces affreux machos brûlaient la vie par les deux bouts, le message a fini par être entendu. Du coup, de plus en plus de fumeurs ont écrasé leur dernier mégot, l’eau pétillante a remplacé le Bordeaux et le vélo le canapé. Les hommes se bougent et soignent leur santé . Du coup, ils grapillent quelques mois pour mieux se rapprocher de leur  moitié.
Dans ce combat pour l’égalité, le sexe faible est devenu plus fort mais en y laissant des plumes. Stress, cigarette, alcool, sédentarité, les « wonder women » frisent le « burn-out ». Cœur, poumons, les maladies tueuses les frappent de plus en plus.  Cette tendance aux conduites addictives affecte les jeunes générations. Autre signe inquiétant, la qualité de vie aux âges avancés se dégrade.
Une évolution que la médecine tarde à prendre en compte. Pourtant, la première des égalités serait de porter le même regard clinique sur les deux sexes. Or trop souvent, les maladies traitées chez les hommes restent cachées chez les femmes par manque de diagnostic. Il est vrai que le corps médical est majoritairement masculin (61%). Mais là encore, la tendance va s’inverser : en 2035 !

L’effet miroir

26 février 2009

L’efficience d’un système se mesure à sa capacité à répondre à une offre, mais aussi à celle de résister et de réagir à un choc frontal. En ce sens, la crise mondiale joue l’effet miroir. Elle est un excellent révélateur des limites des modèles économiques et sociaux développés dans les pays. Les Etats-Unis connaissent une récession historique, une partie de l’Europe, dans laquelle figure la France, semble moins exposée. D’un côté, un capitalisme dominant, de  l’autre, un système mixte  dans lequel l’Etat pèse sur le marché. Dans  le secteur de la santé, plus la part du privé est importante et plus la crise renforce les inégalités. Ce n’est pas pour rien que Barack Obama  a fait de cette réforme des soins une priorité de son mandat. A l’inverse, une assurance-maladie ancrée sur la solidarité sert d’amortisseur social en période de forte secousse.

En clair, la France amortit le choc et hisse son drapeau social. Nous ne sommes pas pour autant à l’abri. Une crise de cette ampleur ne peut qu’accélérer les changements. La tentation serait même forte d’en profiter. Quelle sera notre réaction ? Les pouvoirs publics peuvent agir sur la demande en l’encadrant pour l’infléchir ou sur l’offre en la contrôlant davantage. En combinant les deux de manière trop appuyée, ils risquent de provoquer une dérégulation de la chaîne de soins. Ce serait un comble au moment où les Américains, tirant les leçons des erreurs du passé, se rapprochent plutôt de la « french sécu ».

“Cadavres exquis”

19 février 2009

Après Picasso,  Paris accueille les os ! Arrivée en France en 2008, présentée à Lyon et Marseille, l’exposition internationale « Our body, A corps ouverts » s’installe dans la capitale. Trois cent mille personnes sont attendues pour découvrir les moindres recoins de notre anatomie. Une belle initiative mais, attention, il s’agit de véritables cadavres humains traités par le procédé complexe de l’imprégnation polymérique. Peau, muscles, organes, cerveau, tout y est tanné, disséqué ou découpé en fines tranches. Ces écorchés de la Madeleine ont été également placés dans des situations de la vie quotidienne. Par souci de réalisme, sans doute, pour le plaisir des yeux, certainement  car l’exposition, lit-on dans la  fiche  de présentation, se veut « fascinante, artistique et éducative ».
Comme si les nouvelles technologies, la modélisation en 3D ne permettaient pas de reproduire avec une grande précision  notre anatomie. « L’humain » est donc l’argument de vente. Ces « cadavres exquis » exposés en place publique procèdent, ni plus ni moins,  d’une marchandisation du corps humain en faisant appel à nos instincts voyeuristes.
Mais ce n’est pas tout. Que sait-on de ces personnes figées devant nous ? Rien ou presque. Comme beaucoup de produits, « la marchandise » viendrait de Chine. Ces braves gens auraient donné  leurs corps à la science. Comme d’habitude, les autorités chinoises doivent avoir les traces écrites pour le prouver. Et pour garder de bonnes relations avec ce pays, que pourrait-on leur proposer en échange ?
Voilà une idée que je soumets aux promoteurs pour donner une suite à cette expo : organiser des dissections en public ou, mieux, proposer des séances de dégustation. Au fait, quel goût ça a ?

Le patient à points

12 février 2009

Les libéraux crient à l’étatisation, les hospitaliers risquent de manifester contre les dangers de privatisation. Le monde de la santé est déboussolé. Il faut dire que le législateur les invite à une partie de bonneteau. En exigeant des premiers qu’ils participent  à l’aménagement du territoire et en encourageant les seconds à la productivité, Roselyne Bachelot déroule une feuille de route pour le moins sinueuse. Autre contradiction, si le territoire est au centre du  projet de loi  débattu à l’Assemblée nationale, il est étonnant que la médecine de ville n’ait même pas un strapontin. “Les communautés hospitalières de territoire” signent, de fait,  une volonté de planification et non l’exigence de mettre en adéquation  l’offre avec la demande de soins.  Et les mesures coercitives envisagées  pour installer des généralistes dans  des “déserts médicaux” servent davantage à calmer l’angoisse des élus de communes dépeuplées qu’à atteindre un objectif rationnel.
Invités à changer leurs habitudes par plus de  rendement,  les hospitaliers, eux, se demandent s’ils doivent  continuer à exercer la médecine ou traiter des “patients à points”. La nomenclature des actes écarte l’acte clinique au profit d’une comptabilité de gestionnaire.

Ces maladresses à répétition risquent de produire ce qui se passe pour d’autres secteurs: que la nécessité de rénover notre système de santé soit finalement  bloquée par ceux qui s’accrochent au  statu quo. Au risque de conduire à une paralysie définitive.