Ah ! S’installer loin de la ville, quel rêve ! « Discordances

Ah ! S’installer loin de la ville, quel rêve !

Ouvrir son cabinet loin de la ville, dans un lieu de rêve que l’on ne peut espérer visiter que durant de brèves vacances, tel est le pas qu’a franchi l’un de mes  meilleurs amis de fac. Etudiant comme moi dans une université de médecine parisienne, Mathieu a toujours voulu être généraliste, moquant ceux qui comme moi subissaient la pression des publicités pour les conf’ d’internat qui maculaient les murs de notre fac, mais aussi les menaces de notre doyen qui, chaque année, nous assénait sa phrase choc : « être généraliste, c’est aussi nul que d’être infirmière ».
Alors Mathieu, juste après son internat de médecine générale et quelques remplacements, s’est installé dans un petit village où il a acheté une vieille demeure époustouflante, offrant à son épouse enseignante et ses quatre blondinettes, une vie digne de « La petite maison dans la prairie, sans Harriet et Nelly Olson pour les persécuter. La vie personnelle et professionnelle s’est alors déroulée dans l’interaction entre une activité bien remplie et de nombreux liens sociaux construits avec les « gens du coin ». Le club de voile par ci, les parties d’échecs par là, le tout saupoudré de promenades et de soirées avec famille et amis. Profitant comme la plupart de ses camarades de fac de sa maison durant l’été, je me suis dit plus d’une fois que je troquerais bien ma vie contre la sienne, ce d’autant qu’il m’en faisait toujours une description idyllique.
Et puis un soir de décembre 2007, je reçois un coup de fil de mon Mathieu complètement affolé, car l’un de ses patients,  membre du même club d’échecs que lui, avait été incarcéré pour des violences physiques gravissimes sur son enfant le plus jeune, qu’il suivait régulièrement. Lors de l’interrogatoire policier qu’il venait de subir, le commissaire avait évoqué l’idée qu’il soit mis en examen, voire en garde à vue et pourquoi pas radié de l’Ordre des médecins, du fait de la confusion qui régnait entre ses liens amicaux et les relations médecin/malades. C’est alors qu’il m’a confié que sa vie était un enfer depuis plusieurs années :
- les parents d’élèves, enseignants et personnels de l’école l’importunaient quand il accompagnait ses filles à l’école, pour faire le point des divers suivis des générations successives ;
- Les voisins frappaient la nuit à sa porte au moindre bobo même quand il n’était pas de garde ;
- La fréquentation des clubs de voile et d’échecs conduisait à un mélange des genres, car il côtoyait des personnes dont il était amené à connaître les secrets déposés lors du colloque singulier ;
-L’associé dont il était le plus proche venait d’être hospitalisé en hôpital psychiatrique pour syndrome dépressif sévère assorti d’une tentative de suicide ;
- Pour finir et plus généralement, l’éloignement géographique des lieux de création de savoirs et savoir-faire médicaux, universités et sociétés savantes par exemple, et l’absence quasi-totale de confrères spécialistes, conduisaient à un encroutement qui le pesait sérieusement .
Au de-là de l’anecdote, le débat sur l’installation des médecins en « zone sinistrée » ne peut occulter les difficultés liées à l’intrication entre proximité avec les patients et isolement des institutions qui structurent l’identité médicale.
Qu’en pensez-vous ?
Une dernière chose : « avez-vous un conseil à donner à mon copain Mathieu » ?

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